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Mali : ce qu'il faut retenir des négociations entre la Cedeao et la junte

Le dernier round des négociations entre la junte au pouvoir depuis une semaine au Mali et les émissaires de la Communauté des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), engagées depuis trois jours, s'est achevé ce lundi 24 août sans qu'aucun compromis n'ait été trouvé sur les conditions d'un transfert du pouvoir aux civils, ont indiqué les deux parties. En revanche, il y a eu des avancées importantes sur le sort de l'ex-président Ibrahim Boubacar Keïta et de son Premier ministre Boubou Cissé. Il faut rappeler que l'organisation régionale, inquiète des conséquences du putsch dans un pays en proie depuis des années à une profonde crise sécuritaire, économique et politique, a dépêché une délégation de haut niveau au Mali pour obtenir un « retour immédiat à l'ordre constitutionnel ». Si au départ la Cedeao avait fait du rétablissement d'IBK, 75 ans, au palais de Koulouba une condition sine qua non de sa participation à un dialogue avec la junte, le sujet n'était plus à l'ordre du jour. En effet, le chef de l'État renversé par les militaires le 18 août a dit aux émissaires ne plus vouloir gouverner.

« IBK » en sécurité et bientôt libre de ses mouvements

« Les émissaires de la Cedeao ont demandé à voir IBK pour s'assurer de sa sécurité et de sa bonne santé. De façon spontanée, on a accédé à leur requête. [L'ancien président] a clairement dit avoir démissionné sans contrainte, car il a compris que son départ est l'aspiration du peuple. Ce dernier a dit être soulagé et n'a aucune intention de revenir au pouvoir », a assuré le porte-parole de la junte, qui a pris le nom de Comité national pour le salut du peuple (CNSP).

Le chef de la délégation ouest-africaine, Goodluck Jonathan, a livré une version cohérente avec celle de la junte. « Écoutez, il a démissionné, on ne l'a pas forcé à démissionner, mais il a démissionné et gouverner à nouveau ne l'intéresse pas. »

Une grande confusion subsiste sur le lieu où se trouve Ibrahim Boubacar Keïta, sur un possible départ du Mali avec la mission de la Cedeao. Les propos qui lui sont prêtés par la junte et la mission n'ont pu être confirmés dans son entourage.

En revanche, la junte a accédé à une demande de la mission et accepté que IBK ? qui ne jouit pas d'une bonne forme, d'où la présence de son médecin à ses côtés ? quitte le pays « quand il veut » pour des examens médicaux, la Cedeao « garantissant » son retour au pays, a dit le colonel Wagué. Quant au Premier ministre Boubou Cissé, arrêté en même temps que le président Keïta et détenu dans le camp militaire de Kati, dans la banlieue de la capitale, « nous avons obtenu de la junte qu'elle accepte qu'il soit dans une résidence sécurisée à Bamako », a précisé un responsable ouest-africain.

Mais alors où en est le Mali alors que la junte militaire au pouvoir n'a pas encore décliné un plan de transition précis pour un retour à l'ordre constitutionnel.

Une transition politique aux contours flous

Il y a deux jours encore, au lendemain de leur première rencontre, les deux parties se disaient optimistes après avoir échangé leurs points de vue sur la « transition » promise par la junte. « Il y a eu des discussions de part et d'autre, sachant qu'à ce stade rien n'est arrêté, rien n'est décidé et que nous, à notre niveau, l'architecture finale de la transition sera discutée et définie entre nous », a dit à la presse le porte-parole de la junte, le colonel Ismaël Wagué. « Nous nous sommes entendus sur un certain nombre de sujets, mais il y a certains sujets sur lesquels nous ne nous sommes pas entendus », a de son côté déclaré Goodluck Jonathan.

Entre-temps, les premières critiques envers les nouvelles autorités militaires plutôt épargnées jusqu'alors par leurs compatriotes ont commencé à monter, notamment sur les réseaux sociaux. « La mission de l'organisation au Mali a fini par admettre la réalité selon laquelle IBK relève du passé et qu'il faudra bien accepter de dialoguer avec les nouvelles autorités du pays pour essayer de construire le futur. Pour autant, certaines prétentions de la junte paraissent tout aussi irréalistes », souligne Boubacar Sanso Barry, du Djely en Guinée.

En effet, lundi matin régnait une certaine confusion autour des termes de la transition. Plusieurs médias citant des sources au sein de la mission ouest-africaine ont prêté aux militaires le projet d'une transition de trois ans, dirigée par un des leurs qui assumerait les fonctions de chef d'État.

Une position bien éloignée des exigences de la Cedeao et du délai « raisonnable » dans lequel la junte promettait des élections générales le soir du coup d'État du 18 août. La junte a bien essayé de ramener ses prétentions à deux ans, a indiqué le chef de la diplomatie du Niger. « C'est trop », a-t-il dit cité par l'AFP, invoquant des expériences passées de 7 à 12 mois dans l'espace Cedeao.

Quant à la présence d'un soldat à la tête du pays durant cette période, il a évoqué le risque qu'elle fasse peur aux partenaires internationaux engagés au côté du Mali dans la lutte contre le djihadisme. Il a exprimé l'espoir que la junte se rende sous 24 ou 48 heures aux arguments de la Cedeao, au moins sur la durée de la transition.

Dans la soirée, la junte a cependant contesté défendre des positions aussi arrêtées. « Hier, nous avons été surpris d'apprendre sur certains médias des déclarations qui parleraient des décisions par rapport à la transition, au gouvernement ainsi de suite », a indiqué le colonel Ismaël Wagué à la presse. « Je tiens à préciser qu'à ce stade des discussions avec l'équipe de médiation de la Cedeao, rien n'est décidé. À aucun moment, on n'a parlé de gouvernement à majorité militaire », a-t-il affirmé.

L'officier malien a indiqué que « toute décision relative à la taille de la transition, au président de transition, à la formation du gouvernement se fera entre Maliens, avec les partis politiques, les groupes sociopolitiques, les syndicats, les groupes signataires [de l'accord pour la Paix et la Réconciliation nationale issu du processus d'Alger], la société civile, conformément à notre première déclaration ». « Je tiens à rassurer les uns et les autres qu'aucune décision ne sera prise par rapport à la transition sans cette consultation massive », a conclu le colonel major.

Concrètement, pour l'instant au niveau régional, il est prévu que les chefs d'État de la Cedeao se concertent mercredi et décident, en fonction des résultats obtenus à Bamako, de renforcer ou d'alléger les mesures prises à la suite du coup d'État.

Vers un allègement des sanctions ?

La junte, qui a promis de rendre le pouvoir aux civils après une période de transition d'une durée à déterminer, a invoqué les efforts de « compromis » qu'elle a consentis et attend de la Cedeao qu'elle lève les sanctions annoncées le 20 août, deux jours après le putsch ayant renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Dans un pays éprouvé par la pauvreté, la propagation du djihadisme, les violences intercommunautaires et la faillite de l'État, « c'est le peuple qui va beaucoup plus souffrir [des] sanctions », a souligné Ismaël Wagué, porte-parole des militaires réunis autour du nouvel homme fort, le colonel Assimi Goïta.

Les chefs d'État de la Cedeao ont annoncé le 20 août la fermeture des frontières des États membres de l'organisation avec ce vaste territoire enclavé. Ils ont décidé l'arrêt de tous les flux financiers et commerciaux, sauf les produits de première nécessité ou de lutte contre le Covid-19.

« Il serait plus heureux que la Cedeao, et la fameuse communauté internationale accompagnent le Mali, en bonne intelligence avec les Maliens, vers une sortie de crise heureuse. Ainsi, les chefs de l'État de la Cedeao retiendront la leçon que leur armée ou leur peuple peuvent les chasser s'ils ne sont pas à la hauteur de leurs attentes, eux qui viennent se servir, au lieu de servir, selon l'esprit de la prestation de serment officielle. Les urnes ne sont pas une assurance tous risques contre les coups de force et les insurrections populaires », analyse le journal burkinabè Wakatsera.

e qu'en pensent les Maliens

Dans le pays, que ce soit au travers d'émissions de télévision, des journaux ou sur les réseaux sociaux, le débat s'est également emballé sur les contours de la transition. Plusieurs intellectuels, acteurs politiques et économiques ont lancé un appel pour une transition réussie, dans un texte publié par le média Malijet. « Pour ne pas retomber dans les crises régulièrement subies par le Mali, il est requis de transformer profondément le fonctionnement des institutions, le mode d'accès de ceux qui les dirigeront et les conditions posées pour cet accès », écrivent-ils.

Des membres de la société civile malienne, des religieux et des représentants de partis se sont également pressés ces derniers jours pour tâcher de rencontrer un membre de la délégation ou pour déposer une « contribution » pour aider à la résolution de la crise. L'Association pour la lutte contre la corruption au Mali a par exemple remis un document en ce sens à la Cedeao.

En mars 2012, un précédent coup d'État, mené par des officiers contre un pouvoir politique accusé d'inaptitude face à de récentes rébellions touareg et djihadistes, avait précipité la déroute de l'armée et une descente aux enfers qui continue aujourd'hui, malgré le soutien d'une communauté internationale inquiète et le déploiement de forces onusiennes, françaises et africaines. La violence a depuis gagné le centre du Mali et les pays voisins. La junte avait fini à l'époque par céder à la pression internationale et à transférer le pouvoir à des autorités civiles intérimaires. Ibrahim Boubacar Keïta avait été élu président en août 2013 et réélu en 2018.

D'un autre côté, des voix se font également entendre pour que les militaires dirigent la transition pour une durée de trois ans, voire plus. Certains Maliens déçus de leur classe politique souhaiteraient que le pays inscrive sa nouvelle démarche dans la durée. « Tant que le Mali ne fera pas face à ses véritables problèmes, l'instabilité y sera chronique », averti Boubacar Salif Traoré, directeur du cabinet Afriglob Conseil et spécialiste du développement et de la sécurité dans le Sahel. Il appelle de ses v?ux à une refondation du Mali autour de cinq grands chantiers qu'il expose dans une tribune parue sur Maliweb. « Les nouvelles autorités doivent trouver les moyens de rassurer les partenaires africains et mondiaux, qui ont une raison légitime d'avoir peur des conséquences d'une instabilité chronique », avance-t-il. Après avoir échangé avec l'ambassadeur de France au Mali ainsi qu'avec le commandant de l'opération Barkhane, la junte continue donc de jouer sa propre partition, quitte parfois à brouiller un peu la lecture de ses intentions.

Le Point Afrique

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